Une photo fait-elle un storytelling ?

Il y a quelques années, une photographe a mis en ligne la photo d’un collègue, en demandant aux internautes de partager leur vision, en ajoutant simplement la légende de leur choix. Le titre de l’article est « storytelling : que se passe-t-il ? »
À découvrir ici : http://www.lense.fr/news/story-telling-que-se-passe-t-il.

J’ai trouvé cette démarche intéressante en ce qu’elle met le doigt sur une question.
Tous les outils mis en place par les réseaux sociaux et autres plateformes, rivalisent depuis quelques temps à celui qui fera mieux – qu’ils se nomment Moments, Instants, Stories… Ce ne sont que des supports d’images.

Or, ils ne racontent pas grand-chose. Ils montrent au quotidien un flux de photos à la pelle. Au pire un selfie sans intérêt, au mieux une photo d’art. Mais où est l’histoire ?

Car il s’agit bien de cela. La définition du storytelling est le fait de raconter une histoire, de partager un récit, dans le sens narratif. Ce qui implique a priori et a minima, une trame, un déroulement, avec une problématique une évolution, des enchaînements, une conclusion…

Amalgame ou raccourci

Le sens de la notion « storytelling » devient un grand fourre-tout, au risque de dévoyer sa définition et ses deux fonctions premières : raconter au sens culturel (film, roman, conte, oralité, chansons, mythes…) et au sens publicitaire (communication à vocation marketing). Et ce dans des styles et des formats divers et variés.

La photographie, quant à elle, renvoie à une image fixe, un cliché unique, certes que l’on peut décupler (Warhol) ou transformer (mème), mais comme figé.
L’exemple de cette photo, montre la diversité de l’imagination. L’histoire n’a pas de structure, et n’existe en fait que dans l’imagination de celui qui regarde la photo…

Selon les personnes, et la légende (ou titre) qu’ils attribuent à une image qu’ils voient passer, on n’obtient pas du tout le même effet !

Cela fonctionne à l’envers : l’auteur d’une image – et on le voit sur tous les réseaux sociaux – accompagne souvent celle-ci d’une commentaire, précision géographique, humeur, notion abstraite ou simple « déjeuner sur l’herbe » parce que l’on veut absolument montrer au monde entier l’heure de pause comblée par un sandwich un jour de printemps, par un individu parmi des milliards.

immortalise
On ne bouge plus…

Où est l’histoire ?

Mais ceci n’est pas une histoire, c’est juste l’illustration d’un instant qui ne raconte (je préfère dire montre) rien de plus qu’une scène de vie – même pas filmée –, sans scénario, sans dialogue, sans début, milieu ni fin, sans problème, sans rebondissement. Pour le héros, c’est surtout le photographe qui prend plaisir narcissique de prendre ses pieds en photos (Facebook n’est fait que de ça à 80 %)…

Outre l’aspect éphémère, en soi, un cliché n’est pas porteur d’un storytelling au sens où on l’entend d’habitude. Dans l’exemple cité au début, on voit bien que ce sont les récepteurs de la photo qui créent eux-mêmes leur propre « histoire ». Attention, je ne dis pas que ce n’est pas intéressant. Mais c’est très réducteur et surtout pas quelque chose que l’on devrait appeler « storytelling ».

Ce n’est pas parce que vous voyez la photo d’un enfant qui pleure au milieu de ruines que cela raconte la guerre qu’il subit au quotidien. Sauf, peut-être, à en avoir pris d’autres et à faire une exposition ou un livre. Cela reflétera au moins une réalité, vous montrera un angle. On parle davantage alors de reportage ou de témoignage.

Idem, ce n’est pas parce que vous voyez la photo d’un surfer sortir de l’eau avec sa planche à moitié dévorée par un requin que vous avez vu la scène, que vous savez exactement ce qui s’est déroulé quelques minutes auparavant, tant que le surfer ne vous l’a pas raconté.

Reflet d’une réalité

J’ai toujours en tête cette photo en noir et blanc, emblématique de la guerre du Vietnam, avec cette petite fille nue courant en pleurs, au milieu de la route. Ce n’est que parce que nous avons eu ensuite des détails sur le contexte que nous avons pu davantage comprendre, imaginer ce qu’elle a pu endurer, pourquoi et ce qui s’était passé. L’enfant qui s’en est sortie – Kim Phuc vit aujourd’hui au Canada – en a parlé depuis. On a suivi son parcours. Là on peut réellement parler de « storytelling ».

Les souffrances intérieurs et physiques perdurent évidemment. Pour replacer cette photo dans son contexte effrayant, on doit connaître les faits historiques entourant cet instantané révélé par un correspondant de guerre un jour de juin 1972. Pour savoir et comprendre, on a dû ajouter des précisions dans les articles de presse du moment.

Je parle bien de la photo, pas de la vidéo, car sur la même scène, il y a aussi eut un film (on peut encore le voir sur Internet) en couleurs, qui précise donc, en 1,30 min, le déroulement du bombardement, avant, pendant et après. Ceci en dehors de tout questionnement éthique sur la question de filmer ou pas ces enfants, et jusqu’où témoigner.

Cette photo m’a marquée car j’avais son âge à l’époque ; j’étais tranquille dans mon pays, je n’ai jamais connu de guerre. Mais on se projette et c’est ce qui touche. Chaque histoire est une épopée avec ou sans rebondissement, un bonheur paisible ou un drame à vie. C’est aussi ça qui fait l’incroyable histoire de l’humanité.

Une photo montre, illustre un moment, mais il n’y a pas de déroulement

C’est exactement ce que l’on a dans l’article cité en exemple : l’auteur, qui par ailleurs publie ses images sur Flickr (comme des millions d’autres personnes) a dû expliquer en deux petits paragraphes le contexte de sa photo. Une maison vraisemblablement à l’abandon, mais qui a dû être le théâtre et le témoin de vies, donc d’histoires.

Bien sûr, je ne parle pas des romans-photos, qui à l’instar des bandes-dessinées, racontent une histoire (vraie ou inventée), du début à la fin grâce à une série de photos mises bout à bout où la mise en scène a été élaborée. Avec des bulles (donc du texte). Scénario à l’appui.

Ces plantes qui envahissent un lieu a priori abandonné ont donné lieu à de l’imagination. Effectivement, on peut broder un tas de choses. Et la réalité, seul, le photographe qui y était la connaît (d’ailleurs, il l’explique). On voit bien aussi qu’il faut des mots en plus pour expliquer un minimum.
Quels mots ? Il est intéressant de constater que selon les mots, une légende ou une autre peut absolument tout changer de l’interprétation de ce que l’on voit et/ou de ce qui est.

Au-delà de la photo, c’est d’ailleurs toute la difficulté de recouper des témoignages lorsque des témoins ont assisté à la même scène et où les forces de l’ordre se retrouvent parfois avec des observations différentes.
Si la vue, au sens biologique, est un véhicule pour voir ce qui nous entoure, nous voyons ce monde aussi avec notre nature, notre personnalité, notre humeur, notre culture… et notre vécu !

Une seule photo publiée ne fait pas un storytelling, c’est un instantané

Un photographie, seule, raconte-t-elle une histoire ? Pas vraiment. Certes, elle montre quelque chose, elle « immortalise » comme on dit. Mais une photo seule ne dit pas tout.  Pire, elle peut même induire en erreur (sans parler des photomontages !).
C’est plutôt la multitude, la somme, qui peut commencer à raconter, à dégager une vision « narrative ». Plusieurs photos mises bout à bout. 1+1+1+1+1. Un diaporama par exemple.

Raconter une histoire au sens premier du storytelling, passe par les mots (imprimés ou audio) ou carrément une vidéo, ou une succession de photos.
Mais pour diriger, indiquer, que ce soit par un titre ou une légende, un commentaire, voire un résumé, les mots restent une nécessité. Pour moi qui suis de l’écrit, cela me réconforte.

Une photo a besoin d’un minimum d’éléments narratifs liés, pour créer une interactivité entre les formes d’expression complémentaires, et arriver à ressembler à un semblant de storytelling.

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Alors évidemment, la frontière est mince entre l’imagination qui vous traverse et un storytelling partagé. Ainsi, outre une photo, unique, on pourrait s’arrêter sur des tableaux.

Prenez une peinture de Brugel par exemple : en l’observant pendant une heure, en entrant dedans, en découvrant chaque personnage, chaque détail, en dehors des allégories, vous pensez à des choses simples, qui vous touchent. Vous vous dites peut-être « tiens, cette femme doit souffrir à porter ce chaudron. » ou « tiens, c’est comme ça qu’ils faisaient à l’époque ? » ou encore « ce bateau part-il à la pêche ? ». Un amateur d’art se dira « comment a-t-il fait pour arriver à rendre cette émotion ?« 

Une simple photo suffit-elle à parler de storytelling ?

C’est une projection. En réalité, à travers une image, c’est vous-même qui vous racontez une histoire. Elle vous renvoie ce que vous y mettez. Ce n’est pas l’image qui raconte en détail un storytelling… Ne dit-on pas « se faire un film ? » D’ailleurs, chacun n’y verra pas forcément la même chose. Une photo fait penser à quelque chose mais n’a pas nécessairement le même impact selon le regard de celui qui tombe dessus.

En tout cas, pour répondre à la question de ce billet : non, une photo, seule, ne fait pas un storytelling. Ce n’est pas d’un simple clic, via un smartphone ou un Reflex, que l’on crée un storytelling…

Comble de l’ironie, on dit souvent qu’il vaut mieux illustrer un article de blog avec une photo ou un dessin… Déjà laquelle choisir ? Et puis bon, ok, je m’y plie parce que c’est plus agréable, et aussi parce Google les captent plus vite en termes de référencement, avec la balise-alt. Nous voilà bien loin d’un storytelling qui pourrait faire rêver.

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